怏怏鬱鬱
| Lecture japonaise | おうおう うつうつ |
| Rōmaji | Ōō Utsuutsu |
| Sens | Être de mauvaise humeur, le cœur sombre et fermé ; demeurer dans un état de mécontentement, d’insatisfaction et d’abattement.
La locution juxtapose 怏怏, qui exprime le fait de ne pas être satisfait et de nourrir du mécontentement, et 鬱鬱, qui décrit un esprit sombre, oppressé et sans entrain. |
| Variante(s) | 1) 鬱鬱怏怏 Utsuutsu Ōō
然れども之れ以て全く生を慰むるに足らずして、鬱々怏々として月日を過したれば、生は最も甚しきパツシヨネイトの人物となり 北村透谷 – 「〔石坂ミナ宛書簡草稿〕」, 1887年8月18日
Cependant, cela ne suffisait nullement à le consoler ; comme il passait ses journées à maugréer, il devint un être d’une passion extrême. Kitamura Tōkoku – « Brouillon de lettre à Ishizaka Mina », 18 août 1887 |
| Source | Trois jalons permettent de suivre la trajectoire de 怏怏鬱鬱, depuis son emploi en chinois classique de Corée jusqu’à son entrée dans la littérature japonaise moderne.
1) 『定宗實錄』巻三・定宗二年二月四日 (Jeongjong sillok, vol. 3, 4 février 1400) 今拜判門下,位雖極而無權,怏怏鬱鬱,日夜思所以復相。 Maintenant nommé haut dignitaire, bien que son rang soit suprême, il est dépourvu de pouvoir réel ; mécontent et profondément morose, il songe jour et nuit au moyen de redevenir premier ministre. La plus ancienne occurrence exacte actuellement vérifiée remonte ainsi à 1400, dans un réquisitoire du Censorat contre le haut dignitaire Cho Chun. Cette attestation établit l’ancienneté de la combinaison, mais rien n’indique qu’elle ait directement servi de modèle aux écrivains japonais de Meiji. 2) 金時習 – 『金鰲新話』「醉遊浮碧亭記」, vers 1466–1471 (Kim Si-seup – Geumo sinhwa, « Chwiyu Bubyeokjeong gi », vers 1466–1471) 返而登舟,怏怏鬱鬱,抵於故岸,同伴競問曰:「昨宵,托宿甚處?」 Il retourna à sa barque et y monta, sombre et pensif, puis regagna l’ancien mouillage. Ses compagnons lui demandèrent tous : « Où as-tu passé la nuit dernière ? » Le grand modèle chinois de Kim Si-seup, le Jiandeng xinhua de Qu You, donne 怏怏登舟, « monter dans la barque avec mécontentement », et ailleurs 鬱鬱不樂, « demeurer sombre et sans joie ». Chez Kim Si-seup, ces deux expressions se trouvent réunies dans la combinaison compacte 怏怏鬱鬱. Ce deuxième emploi constitue un relais beaucoup plus plausible vers le Japon. 3) 坪内逍遥 – 『当世書生気質』第十七回, 1885–1886 (Tsubouchi Shōyō – Tōsei shosei katagi, chap. 17, 1885–1886) 些細な褒貶を意に介して、怏々鬱々として居るから Parce qu’il prend à cœur les plus insignifiants éloges et critiques et reste profondément insatisfait. Le 精選版日本国語大辞典 donne ce passage comme première attestation japonaise de la locution. |
| Niveau Kanken | Absent |
| Rareté | 3 – Érudit |
| Exemple d’usage | 1) 後者は精神が萎縮して、怏々欝々、倦怠より困憊を醸し、困憊はやがて其身の滅亡を意味することになる。
渋沢栄一 – 「それ唯忠恕のみ」『竜門雑誌』第321号, 1915年2月
Chez le second, l’esprit se rétrécit et demeure morose et lugubre ; la lassitude engendre l’épuisement, et cet épuisement finit par signifier sa propre ruine. Shibusawa Eiichi – « Cela seul : loyauté et sollicitude », Ryūmon zasshi, no 321, février 1915
2) 怏々鬱々、遣りばなきものが眼気の底にギラギラ沸る。 吉川英治 – 『新・水滸伝』, 1958–1961
Wu Song broyait du noir: il avait au fond du regard quelque chose d’inassouvi qui bouillonnait d’un éclat fiévreux. Yoshikawa Eiji – Shin Suikoden, 1958–1961 |
| Commentaire | Un emprunt direct de Tsubouchi ou Kitamura aux Annales de la dynastie Joseon est très peu crédible. Les Annales étaient conservés sous un régime extrêmement restrictif ; leur exploitation savante japonaise devient surtout possible pendant la période coloniale. Le fonds d’Odaesan n’est transféré à l’Université impériale de Tokyo qu’en 1913, et la diffusion phototypique au public ne commence que dans les années 1930. Tsubouchi emploie 怏怏鬱鬱 en 1885–1886 et Kitamura la forme inverse en 1887 : la chronologie exclut cette voie de transmission.
En revanche, 『金鰲新話』 (Geumo sinhwa) a une histoire de réception japonaise exceptionnellement forte. L’ouvrage, rédigé vraisemblablement vers 1466–1471, est arrivé au Japon et une édition japonaise en a été imprimée dès 1653 ; l’encyclopédie Heibonsha précise même qu’il a participé à la vogue des récits fantastiques d’Edo. Et surtout, une nouvelle édition japonaise de 『金鰲新話』 (Geumo sinhwa) paraît à Tokyo en novembre 1884, avec 小野湖山 et d’autres lettrés japonais comme commentateurs. Quelques mois plus tard, la locution exacte apparaît chez Tsubouchi Shōyō. La coïncidence semble presque trop belle... Et si cette hypothèse se vérifiait, cela ferait de 怏怏鬱鬱 une des très rares locutions héritées de classiques de Corée sans passer par un classique chinois. Ou alors... l'hypothèse pourrait très bien être la suivante. Les mots 怏怏 et 鬱鬱 sont anciens et attestés dans les classiques chinois, ainsi que très tôt dans la littérature japonaise. Toutefois, l'idée de les associer semble avoir été l'oeuvre des écrivains de l'ère Meiji, ce qui est réaliste, étant donné que cette période est connue pour avoir été le théâtre d'une ébullition linguistique : plus de 2000 termes y ont été créés ! Aussi, est-il raisonnable d'imaginer que de manière contemporaine, plusieurs auteurs japonais aient décidé d'associer ces deux mots, car il a dû leur sembler que cette associait aurait dû être faite depuis longtemps. |