Yoji – Tous les 四字熟語 traduits (ou presque)

D'où viennent les 四字熟語yojijukugo ?

Les 四字熟語yojijukugo ne sont pas une invention purement japonaise. Une grande partie d'entre eux appartient à une tradition beaucoup plus ancienne, née en Chine et transmise au Japon avec la langue écrite et la littérature chinoises.

Le chinois possède en effet ses propres expressions figées, appelées 成語 (chéngyǔ).

Le ministère de l'Éducation taïwanais définit le 成語 comme une expression fixe de la langue chinoise possédant une source traditionnelle et plusieurs niveaux de signification. Surtout, il précise que sa forme peut varier, mais qu'elle est principalement composée de quatre caractères :

「形式不一,以四言為主」

« Leur forme n'est pas uniforme, mais les expressions de quatre caractères prédominent. »

Le 四字熟語yojijukugo japonais a donc un très proche parent chinois : le 四字格成語 (sìzìgé chéngyǔ), littéralement le « 成語 à structure de quatre caractères ».

Pourquoi quatre caractères ?

Cette prédilection chinoise pour les groupes de quatre caractères est extrêmement ancienne.

Bien avant que l'on parle de 成語 comme d'une catégorie lexicale, le rythme à quatre caractères occupait déjà une place fondamentale dans la littérature chinoise. Le Classique des vers ou 《詩經》, dont les poèmes ont été composés au cours du premier millénaire avant notre ère, utilise très largement des vers de quatre caractères.

Le dictionnaire du ministère taïwanais rappelle ainsi que le 四言詩 (sìyán shī), la poésie dont chaque vers est principalement constitué de quatre caractères, était la forme poétique la plus répandue en Chine avant les Han.

La forme quadrisyllabique possédait plusieurs avantages : elle était courte, rythmée, facilement mémorisable et se prêtait particulièrement bien au parallélisme. Des chercheurs chinois soulignent encore aujourd'hui la préférence historique pour des structures équilibrées de quatre caractères, dont la symétrie et le rythme favorisent la fixation en expressions autonomes.

Ce moule existait donc en Chine plusieurs siècles avant que le japonais commence à recevoir massivement les textes chinois.

Des phrases anciennes devenues quatre caractères

Beaucoup de 四字熟語yojijukugo japonais remontent ainsi aux grands textes de l'Antiquité chinoise : 《論語》, 《孟子》, 《荘子》, 《史記》, 《漢書》, mais également aux poètes, aux historiens et aux textes bouddhiques des siècles suivants.

Toutefois, le texte chinois ancien ne contient pas toujours dès l'origine la forme compacte de quatre caractères que nous connaissons aujourd'hui.

温故知新onko chishin, par exemple, remonte au 《論語》, où Confucius déclare :

温故而知新、可以為師矣。

« Celui qui reprend l'ancien et, par là, découvre du nouveau peut devenir un maître. »

La locution 温故知新onko chishin a été obtenue en condensant 温故知新 : le 而 du texte originel a disparu.

C'est un phénomène extrêmement fréquent. Une phrase, une anecdote ou une image circule pendant des siècles avant de se cristalliser sous la forme particulièrement mémorable de quatre caractères.

C'est pourquoi, sur ce site, je distingue autant que possible le 典拠tenkyo — le texte dont procède l'expression — de la première attestation de la forme quadrisyllabique exacte.

De la Chine au Japon

Avec l'introduction de l'écriture chinoise et l'étude des textes classiques, le Japon a reçu une quantité considérable de ce vocabulaire.

Les textes chinois furent lus selon les techniques du 漢文訓読kanbun kundoku et constituèrent pendant des siècles une partie fondamentale de la culture écrite japonaise. Des expressions provenant de Confucius, des historiens chinois, de la poésie des Tang ou des textes bouddhiques purent ainsi entrer dans le vocabulaire japonais, avec des lectures japonaises.

Une même suite de caractères pouvait donc vivre dans les deux langues:

中國語 : 成語 日本語 : 四字熟語yojijukugo

Mais les deux traditions ont ensuite évolué séparément.

Certaines expressions sont toujours courantes aussi bien en chinois qu'en japonais. D'autres ont survécu dans une langue et presque disparu dans l'autre. Certaines ont changé de sens. Certaines existent sous des formes graphiques différentes. Et le Japon a également créé ses propres 四字熟語yojijukugo, sans modèle chinois direct.

一所懸命issho kenmei, né dans la société guerrière du Japon médiéval, en constitue un excellent exemple.

Il faut donc imaginer les 四字熟語yojijukugo comme une branche japonaise d'une très ancienne culture des expressions chinoises condensées en quatre caractères, à laquelle le japonais a ensuite ajouté ses propres créations.

成語 et 四字熟語 ne sont pourtant pas synonymes

Il serait cependant trompeur de traduire automatiquement 成語 par 四字熟語yojijukugo.

Tous les 成語 chinois ne comptent pas quatre caractères.

Le dictionnaire du ministère taïwanais donne par exemple comme 成語 :

矛盾 — deux caractères 綿裡針 — trois caractères 勢如破竹 — quatre caractères 篳路藍縷 — quatre caractères

Inversement, toute expression chinoise de quatre caractères n'est pas nécessairement un 成語.

La situation ressemble donc à deux ensembles qui se recouvrent très largement sans être identiques :

成語 chinois : expressions figées traditionnelles, majoritairement mais non exclusivement constituées de quatre caractères.

四字熟語yojijukugo japonais : catégorie définie d'abord par la présence de quatre caractères et qui comprend aussi bien des expressions héritées de Chine que des créations proprement japonaises.

C'est précisément cette histoire commune, puis cette divergence entre les deux langues, qui explique une bonne partie des curiosités rencontrées sur ce site.

Une catégorie ancienne… mais un mot très récent

Il reste enfin une dernière question, assez vertigineuse : depuis quand les Japonais appellent-ils toutes ces expressions des 四字熟語yojijukugo ?

La réponse est surprenante. Les expressions que nous avons rencontrées dans cette page peuvent avoir deux mille ans d'histoire ; certaines étaient lues, citées et transformées au Japon depuis des siècles. Mais le mot 四字熟語yojijukugo, employé dans son sens actuel pour désigner cette catégorie particulière d'expressions à quatre caractères, est très récent.

Cela ne signifie pas que personne n'avait remarqué auparavant l'existence de locutions composées de quatre caractères. Elles étaient simplement désignées autrement. Selon les auteurs et les époques, on parlait notamment de 故事成語koji seigo, « expressions issues d'anecdotes anciennes », de 故事熟語koji jukugo, de 成語seigo ou encore de 成句seiku. Aucune de ces catégories ne correspondait exactement à ce que l'on entend aujourd'hui par 四字熟語.

Le mot lui-même existait certes déjà. Une occurrence particulièrement ancienne que l'on peut actuellement documenter se trouve dans le Nihon Keizai Shimbun du 17 juin 1982. Un article consacré aux habitudes de langage d'une certaine génération observe que, dans la conversation quotidienne, les proverbes et les « 四字熟語 » apparaissent fréquemment. Le terme était donc compréhensible avant le milieu des années 1980.

Il faut cependant distinguer l'existence occasionnelle du syntagme et sa fixation comme nom d'une catégorie lexicographique.

1985 : la naissance d'une catégorie

Un moment décisif survient en mai 1985, lorsque le journaliste 真藤建志郎Shintō Kenshirō publie chez 日本実業出版社 un ouvrage intitulé :

『「四字熟語」の辞典――活用引用自由自在』 Dictionnaire des « yojijukugo » — pour les employer et les citer librement

Les guillemets japonais qui entourent 「四字熟語」 dans le titre sont particulièrement révélateurs. Le terme n'est pas encore présenté comme allant de soi : l'auteur semble proposer au lecteur une étiquette dont l'usage n'est pas encore entièrement fixé.

Le sinologue 高島俊男Takashima Toshio, qui s'est beaucoup intéressé à l'histoire de cette curieuse catégorie, considère précisément le livre de Shintō comme un tournant. 四字熟語 n'a probablement pas été inventé en 1985 — nous venons de voir qu'il existait auparavant — mais le succès de ce type d'ouvrage aurait contribué à imposer le mot dans le sens particulier qui nous est aujourd'hui familier.

Un témoignage contemporain est à cet égard révélateur. L'homme d'affaires 稲葉通雄Inaba Michio, remarquant le livre exposé en piles dans les librairies en 1985, note que l'on trouvait alors quantité de dictionnaires de 故事熟語koji jukugo, de proverbes ou d'expressions savantes, mais apparemment pas encore de livres commercialisés sous l'appellation « dictionnaire de 四字熟語 ».

Le succès de la formule fut spectaculaire. Les décennies suivantes virent se multiplier les ouvrages intitulés 『四字熟語辞典』, 『四字熟語集』, 『四字熟語の読本』, etc. Ce qui n'était encore qu'une étiquette relativement flottante devint progressivement une catégorie familière de la culture scolaire et lexicographique japonaise.

L'histoire des dictionnaires généraux permet de suivre cette normalisation presque année après année. 『集英社国語辞典』 enregistre 四字熟語 dès sa première édition en 1993 ; 『大辞林』 l'intègre dans sa deuxième édition en 1995. Le très conservateur 『広辞苑』 est encore plus parlant : sa cinquième édition, publiée en 1998, ne possède toujours pas d'entrée 四字熟語. Il faut attendre la sixième édition de 2008 pour que le mot y soit finalement enregistré, avec pour définition, en substance, les expressions ou composés constitués de quatre caractères chinois.

Autrement dit, lorsque certaines des expressions étudiées sur ce site étaient déjà vieilles de plus de deux millénaires, la catégorie sous laquelle nous les rangeons aujourd'hui n'existait pas encore sous une forme stable.

L'histoire des 四字熟語 comporte donc deux chronologies très différentes :

Ainsi dire qu'une expression du 『論語』 ou du 『史記』 est un 四字熟語 ne signifie évidemment pas que Confucius, Sima Qian ou les lettrés japonais de l'époque d'Edo auraient eux-mêmes reconnu une catégorie portant ce nom.

Il est amusant de remarquer que la catégorie 四字熟語 aide à qualifier des expressions créées durant l'Âge de Bronze alors que le mot 四字熟語 lui-même est plus jeune que Pac-Man.

Et 四字熟語 est-il lui-même un 四字熟語 ?

Cette histoire se termine sur un petit paradoxe.

Le mot 四字熟語yojijukugo comporte lui-même exactement quatre kanji :

四・字・熟・語

Si l'on adopte la définition la plus large — « tout composé constitué de quatre caractères chinois » — alors la réponse est inévitable :

oui, 四字熟語 est lui-même un 四字熟語.

C'est d'ailleurs l'une des conséquences assumées par les rédacteurs de 『四字熟語ひとくち話』, publié par l'équipe lexicographique d'Iwanami : si l'on décide, faute de frontière incontestable, d'accepter comme 四字熟語 tout groupe lexical formé de quatre kanji, le nom de la catégorie finit nécessairement par s'inclure lui-même.

Mais au sens étroit, la réponse est beaucoup moins évidente.

Le sens de 四字熟語 est entièrement transparent : 四字yoji, « quatre caractères », + 熟語jukugo, « composé lexical ». Il ne renferme aucune anecdote, aucun sens figuré et aucune valeur idiomatique comparable à 臥薪嘗胆gashin shōtan, 四面楚歌shimen soka ou 以心伝心ishin denshin.

On pourrait donc répondre :

四字熟語 est un 四字熟語 par sa forme, mais pas vraiment par son esprit.

Et cette petite plaisanterie linguistique résume finalement assez bien tout le problème. Les 四字熟語 ne constituent pas une espèce naturelle dont les frontières auraient été fixées depuis l'Antiquité. Ils forment une catégorie construite, mouvante, dont les dictionnaires eux-mêmes ne s'accordent pas toujours sur les limites.

Peut-être est-ce aussi ce qui les rend si passionnants à étudier.

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