睢睢盱盱
| Lecture japonaise | きき くく |
| Rōmaji | Kiki Kuku |
| Sens | Locution à la polysémie exceptionnelle : selon le texte, elle peut décrire une attitude hautaine et dominatrice, une manière de regarder et d’écouter avec une attention soutenue ou respectueuse, ou encore l’état primordial du monde avant que les choses ne se différencient clairement.
睢 signifie à l’origine « lever les yeux pour regarder » et 盱 « ouvrir grand les yeux / fixer du regard » |
| Variante(s) | 雎雎盱盱 kiki kuku
Variante graphique ancienne en 雎 au lieu de 睢, attestée dans la transmission du 『莊子』. Elle se lit également ききくく. Un témoin du même épisode transmet ainsi : 老子曰:「而雎雎盱盱,而誰與居?大白若辱,盛德若不足。」 『南華真經副墨』「寓言第二十七」
Laozi dit : « Avec cette allure raide et hautaine, qui voudrait vivre avec toi ? Ta blancheur parfaite paraît souillée ; la grande vertu semble minuscule. » Commentaire annexe au Vrai Classique de Nanhua, « Paroles allégoriques », chapitre 27 |
| Source | La graphie 睢睢盱盱 apparaît dans plusieurs textes classiques avec des valeurs très différentes.
1) 老子曰、而睢睢盱盱、而誰與居。大白若辱、盛德若不足。 『莊子』「寓言」
Laozi dit : « Avec cette allure hautaine et dominatrice, qui voudrait vivre avec toi ? Ta blancheur parfaite paraît souillée ; ta grande vertu semble minuscule. » Zhuangzi, « Paroles allégoriques »
Ici, la formule caractérise l’attitude arrogante de Yang Ziju, à qui Laozi reproche de se rendre lui-même difficile à fréquenter. 2) 於此萬民睢睢盱盱然、莫不竦身而載聽視。 『淮南子』「俶真訓」
Alors tous les hommes se tenaient attentifs, regardant et écoutant avec soin ; aucun ne manquait de se redresser pour observer et prêter l’oreille. Huainanzi, « Retour à l’authenticité première »
Le commentaire ancien de Gao You explique ici la formule comme « la manière d’écouter et de regarder » : le sens est donc presque à l’opposé de celui du Zhuangzi. 3) 權輿天地未袪、睢睢盱盱、或玄而萌、或黃而牙。 揚雄『劇秦美新』
Aux commencements, alors que le Ciel et la Terre n’étaient pas encore dégagés de leur état premier, tout demeurait épais, simple et encore indistinct : ici le sombre germait, là le jaune commençait à poindre. Yang Xiong – Ju Qin meixin (« Critique des Qin et éloge de la nouvelle dynastie »)
Dans ce troisième emploi, la locution ne décrit plus un comportement humain, mais l’état primordial et encore indifférencié du monde. |
| Niveau Kanken | Absent |
| Rareté | 5 – Chinois classique |
| Exemple d’usage | Cette locution est extrêmement rare et survit dans les commentaires et traductions des classiques chinois, ainsi que dans quelques dictionnaires comme le Dai Kanwa Jiten.
老子曰く、「而の睢睢盱盱として、誰か而と居らん。大白は辱れたるが若く、盛徳は足らざるが若し」と。 『新釈漢文大系』第8巻『荘子(下)』p. 412
Laozi dit : « Toi, avec cette allure hautaine et dominatrice, qui voudrait vivre avec toi ? Ta blancheur parfaite paraît souillée ; ta grande vertu semble soudain minuscule. » Nouvelle grande collection de textes chinois commentés, vol. 8, Zhuangzi (II), p. 412 |
| Commentaire | Cette étonnante polysémie n’est pas entièrement arbitraire. Les deux caractères de base appartiennent au vocabulaire du regard : 睢 signifie originellement « lever les yeux pour regarder », tandis que 盱 évoque le fait d’ouvrir largement les yeux.
C’est ce qui permet de comprendre les deux premiers sens : un regard levé, appuyé, peut paraître insolent et dominateur dans le Zhuangzi, mais attentif et respectueux dans le Huainanzi. Le troisième sens a suivi un autre chemin : 睢盱 a également servi à qualifier ce qui est simple, brut ou sans apprêt, et d’anciens lexiques expliquent même 睢睢盱盱 par l’« énergie primordiale ». La description d’une attitude a ainsi pu devenir celle d’un monde encore informe. |