Yoji – Tous les 四字熟語 traduits (ou presque)

断琴之交

Lecture japonaise だんきん の まじわり/こう
Rōmaji Dankin no Majiwari/Kō
Sens Une amitié exceptionnellement profonde entre deux personnes qui se comprennent intimement.

Littéralement: s'apprécier au point de briser son qin (la cithare chinoise).

Variante(s) 断琴の交わりだんきんのまじわり dankin no majiwari

C’est sous cette forme japonisée que l’expression possède sa tradition textuelle japonaise la plus ancienne actuellement vérifiée. Les graphies historiques 断琴のまじはりだんきんのまじはり, avec 交わりmajiwari entièrement en kana, et 斷琴の交りだんきんのまじわり, avec l’ancienne graphie dan, appartiennent à cette même réalisation.

La plus ancienne attestation que j’ai pu vérifier à ce stade remonte à 1770, dans le 洒落本sharebon de 茶釜散人 『蕩子筌枉解』(Chagama Sanjin – Tōshisen Ōkai) :

ほうばい女郎のべつしてこんいなるが、日ころ断琴(ダンキン)のまじはりとて、一めんのことをかしてうちころさせるほどの中なれば

Parmi ses compagnes courtisanes, l’une lui était particulièrement proche : elles étaient depuis longtemps liées par une amitié d’une extrême intimité, au point que qu'elles se seraient prêtées leur koto pour le mettre en gage.

On retrouve ensuite l’expression dans 根岸鎮衛 – 『耳嚢』巻之七「商家義氣の事」, 1806頃まで (Negishi Yasumori – Mimibukuro, vol. VII, « Shōka giki no koto », au plus tard vers 1806) :

貮人ながら兩替屋を出しけるに、殊の外身上を仕𢌞し相應に金銀も繰𢌞し右德にくらしけるが、素より懇意に致いたし甚だ心安く、斷琴の交り成なりしが、右の内壹人相果て、其子の代になりしに……

Les deux hommes tenaient chacun une maison de change, avaient fait prospérer leurs affaires et vivaient dans l’aisance ; depuis toujours ils étaient très proches et se faisaient entièrement confiance, unis par une amitié d’une intimité parfaite. Puis l’un d’eux mourut et son fils lui succéda…

Une troisième attestation apparaît en 1811 chez 十返舎一九 – 『大念佛寺霊宝畧傳連理隻袖』巻一 (Jippensha Ikku – Renri no Katasode, vol. I) :

是は寸久母の甥にて、運平とは断琴の交りにて同意の事なれば

C’est le neveu de 寸久母 ; comme il partage les vues d’Unpei, auquel le lie une amitié d’une intimité parfaite

Source 1) Le 語本gohon — c’est-à-dire le ou les passages anciens sur lesquels l’expression s’est construite sans que sa forme figée exacte y apparaisse nécessairement — est ici composite.

Le premier élément est la compréhension extraordinaire qui unit 伯牙 (Boya) et 鍾子期 (Zhong Ziqi). 『列子』「湯問」 (Liezi, « Questions de Tang ») raconte que Boya excelle à jouer du qin et Zhong Ziqi à l’écouter. Quelle que soit l’image que Boya porte intérieurement — une haute montagne ou le cours majestueux d’un fleuve — son ami la reconnaît dans sa musique :

伯牙善鼓琴,鍾子期善聽。……伯牙所念,鍾子期必得之。

Boya excellait à jouer du qin et Zhong Ziqi excellait à l’écouter. […] Tout ce que Boya avait à l’esprit, Zhong Ziqi le saisissait nécessairement.

Ce passage fonde le motif du véritable 知音chiin, littéralement celui qui « connaît le son » et qui, par là même, comprend celui qui joue. Mais il ne contient ni 断琴之交dankin no majiwari ni l’épisode où Boya détruit son instrument.

2) Ce second élément apparaît explicitement dans 『呂氏春秋』「孝行覧・本味」 (Annales des Printemps et Automnes de Maître Lü, « Examen de la piété filiale — La saveur fondamentale »). Après la mort de Zhong Ziqi :

鍾子期死,伯牙破琴絕絃,終身不復鼓琴,以為世無足復為鼓琴者。

Lorsque Zhong Ziqi mourut, Boya brisa son qin et en rompit les cordes ; jusqu’à la fin de sa vie il ne joua plus, estimant qu’il n’existait plus au monde personne pour qui il valût la peine de jouer du qin.

C’est ce passage qui fournit directement l’image contenue dans 断琴dankin : le qin est brisé parce que disparaît l’unique ami capable d’en comprendre la musique. Là encore, la formule 断琴之交dankin no majiwari n’apparaît pas dans le texte chinois.

3) La référence à 『蒙求』 que conserve également la lexicographie japonaise est particulièrement intéressante parce qu’elle réunit précisément ces deux traditions. Dans 『蒙求集註』 (Mengqiu annoté), l’épisode figure sous l’intitulé :

向秀聞笛 伯牙絶絃

« Xiang Xiu entend la flûte ; Boya rompt les cordes. »

Le commentaire juxtapose ensuite les deux témoins anciens :

列子曰、伯牙善鼓琴、鍾子期善聽。……呂氏春秋曰、鍾子期死、伯牙破琴絶絃。

« Le Liezi dit : “Boya excellait à jouer du qin et Zhong Ziqi excellait à l’écouter.” […] Les Annales des Printemps et Automnes de Maître Lü disent : “Zhong Ziqi mourut ; Boya brisa son qin et rompit ses cordes.” »

La notice lexicographique qui rattache 断琴の交わりdankin no majiwari à 『呂氏春秋』 et à 『蒙求』「伯牙絶絃」 rend donc assez fidèlement l’histoire réelle de la tradition : le sens de l’expression procède de la réunion entre la compréhension musicale absolue de Zhong Ziqi et le renoncement de Boya après sa mort.

4) Reste alors une question différente : d’où vient exactement la graphie quadrigraphique 断琴之交dankin no majiwari ?

Plusieurs dictionnaires l’enregistrent aujourd’hui comme 四字熟語yojijukugo.

La documentation japonaise ancienne que nous possédons raconte cependant une histoire graphique différente. Les trois emplois autonomes actuellement vérifiés, en 1770, vers 1806 et en 1811, utilisent tous la construction japonaise 断琴の交わりdankin no majiwari, et le 『精選版日本国語大辞典Seisenban Nihon Kokugo Daijiten』 (Dictionnaire de la langue japonaise, édition sélectionnée) choisit lui-même cette forme comme vedette.

Cela soulève une possibilité assez séduisante : 断琴之交dankin no majiwari pourrait être une régularisation sinographique postérieure de 断琴の交わりdankin no majiwari, le no étant graphiquement remplacé par no et 交わりmajiwari réduit à majiwari, de manière à obtenir une structure de quatre caractères conforme à la catégorie des 四字熟語yojijukugo.

Il ne s’agit pour l’instant que d’une hypothèse philologique. Aucune attestation ancienne de la chaîne exacte 断琴之交dankin no majiwari n’a encore été retrouvée qui permette de dater cette transformation, et rien ne permet donc d’affirmer qu’un dictionnaire précis aurait « inventé » la graphie. Mais, comme pour 古琴之友kokin no tomo, l’écart entre la vieille tradition japonaise en no et la vedette quadrigraphique mérite clairement d’être suivi.

Niveau Kanken Absent
Rareté 3 – Érudit
Exemple d’usage Les attestations japonaises anciennes de l’expression emploient principalement la forme 断琴の交わりdankin no majiwari, abondamment documentée à l’époque d’Edo. La graphie quadrigraphique 断琴之交dankin no majiwari est aujourd’hui enregistrée dans la lexicographie des 四字熟語yojijukugo, mais aucune phrase japonaise autonome utilisant exactement cette graphie n’a encore été vérifiée.
Commentaire La locution a fourni en 2017 un piège particulièrement élégant au 平成29年司法試験予備試験Heisei 29-nen Shihō Shiken Yobi Shiken (« examen préliminaire de l’examen national de droit de 2017 »). La question 7 demandait d’identifier, parmi plusieurs commentaires sur des expressions idiomatiques, celui qui était manifestement erroné.

L’une des phrases proposées était :

二人はあれほど親しかったのに,あの事件以来,断琴の交わりとなっているようだ。

« Ces deux personnes étaient pourtant si proches ; depuis cet incident, il semble qu’elles aient rompu leur relation. »

Le commentaire associé expliquait que, puisque Boya avait « rompu » les cordes de son instrument, 断琴の交わりdankin no majiwari devait signifier « mettre fin à ses relations avec quelqu’un ». C’est précisément la fausse analyse que permet la morphologie trompeuse de l’expression.

Dans 断琴dankin, ce qui est « rompu » n’est pas la relation : c’est le kin, le qin de Boya. La locution signifie donc presque l’exact contraire de ce que suggère cette lecture spontanée : elle désigne non une rupture, mais une amitié si profonde que la mort de l’ami rend désormais la musique elle-même inutile.

La confusion est encore facilitée par l’existence de 断金之交dankin no majiwari, parfaitement homophone et lui aussi synonyme d’amitié indéfectible, mais construit sur une tout autre image : celle de liens assez puissants pour « trancher le métal ».

Locutions apparentées 古琴之友こきんのとも kokin no tomo

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